B.B.E | Dj Fred & Arnold T | Daft Punk | Moby | FatBoy Slim | Prodigy
Matmatah | Louise Attaque | Manu Chao | Marcel et son Orchestre || Gérald De Palmas | Calogero | Yann Tiersen | Dido
Page d'Accueil || Moteur de Recherche || Le Webmaster | Mes Liens

Interview de Norman Cook
alias FatBoy Slim
Recueilli pour le Big Beat Boulevard

Visite notre sélection de sponsors spécial musique !!!



Norman Cook : "Très tôt, les disques ont été ma famille : à la fois ma maîtresse, mon père, mes frères."


Fat Boy Slim en plien mix

De tous les artistes techno, tu es sans doute celui qui est le mieux accepté par les fans de rock. Comment l'expliques-tu ?
Ce pont entre rock et dance, je ne l'emprunte pas, je ne lui fais pas confiance. La musique des Happy Mondays ou même celle de mes copains les Lo Fidelity Allstars ne m'intéresse pas. Si le public rock m'a adopté, c'est sans doute parce qu'il me connaissait à l'époque où j'étais bassiste des Housemartins, il s'imagine qu'il existe une solidarité indie-rock entre nous. Alors que moi, j'ai toujours détesté cette musique, je haïssais les groupes dont on nous rapprochait, comme les Smiths. Et puis, à la base, je suis un musicien : c'est rassurant, les gens savent que je joue de la basse, quelques notes. Je ne suis pas un de ces DJ's qui ne connait que les rythmes. Et pourtant, à part Radiohead, je n'écoute jamais de rock ou de musique indé.

Avais-tu l'impression d'enfoncer des portes autrefois fermées en enregistrant ton premier album "Better Living Through Chemistry" ?
Au mieux, j'espérais qu'il serait bien. Je n'aurais jamais envisagé qu'il devienne important. D'ailleurs, à sa sortie, il est passé plutôt inaperçu. Je venais de recommencer à faire le DJ et il me manquait des disques à passer : j'ai donc écrit quelques chansons pour mon set, qui sont devenues cet album. Ce sont les Chemical Brothers qui m'ont poussé à faire ce disque, en m'invitant derrière les platines de leur club londonien, le Heavenly Social. Ils étaient convaincus que j'étais un bon DJ, car ils avaient entendu parler de ma collection de disques. Mais très vite, je me suis rendu compte que je passais toujours les mêmes titres, les Chemical Brothers ou Monkey Mafia , j'étais même obligé de passer des maxis de trip-hop en 45 tours pour meubler mes deux heures. Ça explique le côté très rentre-dedans et braillard de ce premier album, uniquement designé pour le dance-floor.

Pourquoi avais-tu arrêté toute activité de DJ, jusqu'à ce que les Chemical Brothers te rappellent ?
Pas assez de temps et de graves problèmes de stress. Et aussi parce que petit à petit, je me suis retrouvé seul, abandonné par tous mes amis, que je ne pouvais plus voir, eux qui dormaient pendant que je travaillais et vice-versa. J'ai préféré revenir à une activité plus normale : bassiste. J'ai donc alors tourné avec Freakpower, mais sans conviction. Je suis meilleur derrière mes platines que derrière une basse. Alors il m'a fallu faire des choix : être un DJ, un artiste et un remixeur, ça suffit pour un seul homme. J'ai abandonné mon groupe, même si ça me manque parfois. Pour maintenir cette illusion de gang, je voyage systématiquement avec Gareth ou Ginger Tim, ma garde rapprochée de la Big Beat Boutique. Un gang de deux personnes (rires). Sauter en l'air sur le dernier morceau, les rappels, c'est un plaisir que je ne fréquente plus. Mais d'un autre côté, être leader d'un groupe, c'est comme être directeur d'une entreprise. Je devais m'occuper de trop de gens, de trop de batteurs qui avaient systématiquement égaré leur passeport, de trop de percussionnistes à aller récupérer au poste de police. Et en plus, ils passaient leur vie à maugréer, à me réclamer de l'argent. Ça condamne au succès, car il faut en permanence faire vivre dix personnes. Il y a deux ans, j'ai tout liquidé, je n'en pouvais plus de porter un tel poids sur mes épaules. Aujourd'hui, je me contente de prendre l'avion avec ma valise de disques, je n'ai plus à faire l'appel chaque matin pour être certain que tout le monde est dans le bus.

"Better Living Through Chemistry" a été énormément copié. Le prends-tu comme un honneur ?
Je dois être honnête : c'est moi qui ai commencé à copier, en pillant les idées de Monkey Mafia ou des Chemical Brothers. Idem pour la Big Beat Boutique : nous nous sommes contenté d'importer à Brighton les idées du Heavenly Social de Londres. Moi, je n'entends jamais mon influence chez les autres. Quand on me passe un morceau soi-disant piqué à l'un des miens, au lieu de m'offusquer, je dis "Oh, j'aime bien ce son". Je n'ai pas l'outrecuidance de penser que c'est de la copie. Et puis, je ne vais pas cracher dans la soupe et commencer à me plaindre que le big beat est partout aujourd'hui, ça serait gonflé de ma part. Ce qui serait insupportable, ce serait une domination sans partage du genre, que les autres ne puissent pas trouver de boulot. Ça a été mon cas pendant des années, alors que l'Angleterre était sous la dictature de la house et j'en ai beaucoup souffert. Les maisons de disques ne voulaient que des maxis de house, jusqu'à ce que Prodigy leur prouve qu'on pouvait aussi faire des albums de dance-music. J'étais en fait assez opposé à la house au début, il m'a fallu des mois pour y venir. Mais aujourd'hui encore, je ne supporte pas les clubs qui ne diffusent que ça. Le big beat est venu secouer cette routine, a ouvert les esprits. Je suis fier que cette musique ait été nommée d'après notre propre club, la Big Beat Boutique. J'étais là le jour où mon copain Gareth a trouvé le nom. Récemment, je lui disais : "Imagine être là le jour où fut prononcé pour la première fois le mot reggae" A chaque fois que je vois ce mot, "big beat", imprimé, je repense à ce jour où nous avons trouvé le nom du club. Un peu comme la house doit son nom au club Warehouse de Chicago ou la garage au Paradise Garage.

Ce son est-il parfois une prison pour toi ?
C'est une prison pour Fatboy Slim, qui ne s'en sortira pas. Heureusement, j'ai d'autres noms pour enregistrer des disques. Et c'est vrai que parfois, le son qu'on attend de moi m'ennuie, je m'y sens à l'étroit. L'idée de base du big beat, c'était pourtant de s'autoriser tous les sons, tous les mélanges. Le seul lien entre les disques que nous passions de Madonna à des vieux ska , c'était le beat, qui devait être énorme. Ça n'aurait jamais dû devenir une formule. Ce n'en est d'ailleurs pas une dès que je me retrouve derrière mes platines : comment pourrais-je me sentir dans un carcan quand je peux passer absolument ce que je veux ?

Ton nouvel album "You've Come A Long Way, Baby" était très attendu. Comment as-tu géré cette pression ?
Je ne suis pas allé aussi loin que j'aurais voulu, je me suis parfois retenu. Pour la première fois, j'ai enregistré un disque en sachant que beaucoup de gens allaient l'écouter. Le succès de "Rockafeller Skank" m'a fait un peu paniquer et j'en suis presque arrivé à souhaiter un flop du disque, que je retrouve ma tranquillité.

Dans ton set, une boucle affirme "I've never worked in my life", je n'ai jamais travaillé de ma vie. Enregistrer est-il devenu un travail ?
Je n'ai travaillé qu'une fois dans ma vie, pendant un an et c'était dans un magasin de disques de Brighton. Enregistrer, c'est une joie, jamais une corvée. La seule fois où j'ai l'impression de bosser, de m'ennuyer, c'est quand je suis forcé de donner des interviews ou de faire des vidéos. Mon truc, c'est d'être dans mon studio, d'y jouer le Professeur Maboul avec mes gadgets. En ce sens, je me sens plus proche de George Clinton ou Adrian Sherwood que d'une pop-star. Mais je sais que je suis encore trop timoré, il devrait y avoir des tubes à essais partout dans mon studio. D'ailleurs, je suis incapable d'écouter un disque sans immédiatement sortir mon scalpel et la table de dissection. Je suis même incapable d'apprécier un disque de dance-music. C'est pour ça que j'ai besoin d'écouter du blues ou Radiohead : c'est presque des vacances pour moi, loin de mes bases.

Un de tes groupes s'appelle Freakpower. Qui sont les freaks et ont-ils le pouvoir ?
Quand j'ai formé le groupe avec Ash, tout le monde se moquait de nous parce que nous tentions de monter un groupe pop à 30 ans passés. Et tout ce qu'on avait à répondre, c'est qu'on était incapable de faire autre chose, qu'on était incapable de se lever le matin pour enfiler un costume, qu'on était totalement assisté à force d'être entouré de managers. Je ne savais même plus prendre le train tout seul, je me sentais totalement inadapté. Nous nous sentions vraiment comme des freaks, pas du tout équipés pour la vie de tous les jours. Mais nous avions notre petit truc à nous, cette agilité dérisoire : nous savions écrire des chansons pop et trouver des bruits qui aguichent les gens. Ce n'est rien comparé aux talents d'un charbonnier ou d'un chef cuistot, mais au moins, ça me permet de tenir. En cas d'explosion nucléaire, je serai la personne la plus inutile sur terre. Tous les musiciens chercheraient leur tour-manager, leur attachée de presse avant de mourir les premiers (rires). Nous ne sommes pas armés pour la vraie vie.

Quand on survole ta carrière, il semble que chaque nouveau groupe ou patronyme soit, pour toi, un moyen de retrouver la tranquillité après un triomphe inattendu. Mais à chaque fois, la gloire te rattrape.
C'est une façon romantique de voir les choses. En fait, je change de nom lorsque je n'ai plus de succès avec l'ancien (rires). Je n'ai pas envie que les gens pensent "Oh non, pas lui encore", alors je change de masque. Ça me gêne beaucoup que les gens me comparent au roi Midas, que l'on croit que je change en or tout ce que je touche. Beaucoup de choses restent à l'état de boue. On ne voit que les quelques tubes que j'ai signés alors qu'il y a des merdes honteuses dans ma discographie. Aujourd'hui, c'est vrai que j'aime jouer avec mes masques. Car rien ne me serait plus insupportable que de devenir un personnage public, qu'on m'aime parce qu'on m'a vu à la télé. Hier, je marchais dans la rue et sur un échafaudage, les maçons se sont mis à hurler (accent de Brighton) "Hey, Fatboy, oï, Fatboy" Ça me dérange horriblement. J'ai toujours préféré être en arrière-plan, le musicien invisible. Je n'accepte les interviews, malgré moi, que depuis quelques mois seulement.

T'arrive-t-il de te perdre entre tes différentes identités ?
Je ne me perds jamais car aucun de ces personnages n'est vraiment moi, je les regarde de loin. Ce n'est qu'un nom écrit sur une pochette de disques, une tricherie. Quand j'enregistre ma musique, je ne sais jamais à l'avance qui sortira le disque, si ce sera Fatboy Slim, Mighty Dubkatz ou Freakpower Quand je m'ennuie d'un d'entre eux, je vais rendre visite à l'autre.

Mais y a-t-il un véritable toi ? On dit à Brighton que ton vrai nom n'est même pas Norman Cook, mais Quentin Cook, que tu aurais pris ce prénom pour faire moins middle-class.
(Estomaqué) Je suis devenu Norman Cook, j'ai obtenu le droit de changer ce prénom idiot après vingt ans de persécutions. Je détestais ce prénom, que personne ne savait épeler, dont nul ne se souvenait et dont tout le monde se moquait. Les gens pensaient systématiquement à Quentin Crisp (célèbre homosexuel anglais, réputé pour son humour et sa flamboyance) et éclatait de rire. A l'école, j'étais en permanence dans le collimateur. Plus tard, quand j'ai changé, on m'a accusé de dissimuler des origines soi-disant bourgeoises, alors que je n'aspirais qu'à une chose : ne plus être montré du doigt.

Ces dernières années, tu es devenu l'un des remixeurs les plus recherchés de la planète. Est-ce un autre de tes personnages qui se charge de ce travail ?
Comme avec mes propres morceaux, j'écoute des tonnes de bruits avant d'en trouver un qui me plaît et qui fera danser et sourire les gens. Ensuite, c'est un simple travail de mixage. Depuis quelques mois, je n'accepte plus rien. Je n'ai pas envie d'être le médecin miracle. Après avoir remixé Cornershop ou Wildchild, j'étais devenu la panacée universelle : on croyait qu'un morceau banal devenait fatalement un tube en passant entre mes mains. Je ne suis pas un plombier qui débarque pour les urgences, qui remixe quand il y a une fuite dans la chanson. On m'a proposé tellement de vieilles chansons, de classiques à restaurer. J'ai même refusé de travailler avec Madonna, je ne voyais pas ce que je pouvais lui apporter. Quand j'ai entendu "Brimful Of Asha", je savais que c'était une bonne chanson, mais j'étais furieux contre eux : "Pourquoi est-ce qu'ils n'ont pas fait ci et ça ?" C'est, désormais, mon seul critère pour choisir un remix : être capable de faire plus qu'une simple version du morceau, réaliser quelque chose qui m'appartienne, dont je suis fier.

As-tu l'impression qu'on cherche à acheter ta crédibilité ?
Tous les jours je reçois des offres colossales. Et des fois, je me suis fait avoir, je me suis rendu compte que ces artistes ne recherchaient qu'une chose : pouvoir mettre mon nom sur leur pochette. Il y a quelques années, j'étais beaucoup plus compétitif, je cherchais à me mesurer aux autres, je prenais tout ce qu'on me proposait. Puis j'ai traversé une profonde dépression nerveuse et du jour au lendemain, je me suis débarrassé de ma compétitivité. C'est ma copine qui m'a guéri, en réussissant à me convaincre qu'être moi-même, ce n'était déjà pas si mal, que je n'avais pas besoin d'être numéro un dans les charts pour être un type bien. Le vrai succès pour moi, aujourd'hui, c'est de ne plus faire souffrir les gens. J'étais invivable, je voulais être reconnu à tout prix alors que pour la presse, je n'étais qu'un has-been, une brêle. Aujourd'hui, il ne me reste qu'une ambition de mes années mégalos : entendre un de mes morceaux repris à la flûte de pan dans un ascenseur. Et pour mon malheur, c'est le jour où j'ai décidé de ne plus rechercher le succès qu'il m'est tombé dessus (rires).

Dans les clubs anglais, il y a souvent des affrontements entre les DJ's de l'écurie Skint, ceux du label Wall Of Sound et ceux du Club Heavenly. Ce qui frappe est la solidarité, le côté match amical de ces rencontres, loin des rivalités du rock.
Nous travaillons ensemble, nous nous serrons les coudes. Depuis le début, nous nous échangeons des disques, des tuyaux les Chemical Brothers, Death In Vegas, Monkey Mafia et moi, c'était un gang, nous nous retrouvions chaque week-end, souvent à la Big Beat Boutique. Cet endroit, c'est sacré pour moi. Je suis DJ depuis vingt ans et c'est le meilleur public que je connaisse. J'y suis chez moi, ce sont mes amis, ma famille. Pour un nouveau venu, l'ambiance de la Boutique peut être stupéfiante : c'est à la fois sauvage et très drôle. Pendant des années, les journaux de dance-music n'ont pas osé s'y aventurer, ils écrivaient que c'était un truc de mecs en sueur, de furieux. Alors que partout où je regardais, je ne voyais que des filles en soutien-gorge, hystérique une chose inconcevable dans un club hip-hop, techno ou même house, très mâles. Les filles me disent qu'elles aiment la Boutique parce que notre musique est joyeuse, entraînante, que c'est le seul club où elles ne se font pas draguer lourdement, où tout le monde se marre. Nous ne sommes pas des hooligans, je ne bois même pas de bière. Tout a changé il y a un an, quand un journaliste de Muzik qui, comme les autres nous avait toujours snobé, a échoué à la Boutique. Il en est ressorti secoué, il a écrit qu'il se passait quelque chose d'étrange et insensé à Brighton.

Brighton est surtout réputé pour les antiques bagarres entre mods et rockers.
Mon label Skint, la Big Beat Boutique et mes disques ont fait beaucoup plus pour l'image de la ville que le film Quadrophenia. Aux Etats-Unis, je me fais volontiers l'ambassadeur de Brighton. J'y ai passé la moitié de ma vie, j'adore la tolérance, le style et la tranquillité de la ville. Sur le front de mer, la municipalité a récemment inauguré un Walk Of Fame, comme celui du Sunset Boulevard à Hollywood. Tous les gens célèbres qui ont vécu ici de Churchill à Lawrence Oliver y sont à l'honneur. Et moi aussi, j'ai une petite plaque à mon nom. Ça m'a vraiment bouleversé, j'en ai chialé (il a la larme à l'oeil)

Nous sommes ici dans un autre lieu historique de Brighton : ta House Of Love, là où est née l'idée même de la Boutique.
Encore un endroit où régnait l'humour, l'amour et l'amitié. La Boutique en a conservé l'esprit de fête à la maison par opposition à une ambiance strictement club. Pendant des années, nous organisions chaque week-end des fêtes gigantesques dans cette maison, plus de soixante personnes chaque samedi soir. Pendant deux ans, c'était notre petit monde, notre famille mais peu à peu, tout le monde était au courant en ville, j'ai fini par arrêter. Aujourd'hui encore, des gens frappent à la porte à 3 h du matin le samedi, ils croient que c'est un club hebdomadaire. Nous avons failli avoir un coup dur une nuit, c'est là que j'ai décidé de mettre un terme à nos nuits de folie, de réduire le public à une dizaine d'intimes. Deux mecs défoncés sont allés dans le jardin et ils ne se sont pas rendu compte qu'une voie ferrée passait derrière ma haie. Ils se sont pris une énorme décharge électrique, un des deux a failli y passer, il avait les cheveux tout droits sur la tête, des brûlures partout. Je me voyais mal appeler la police en pleine nuit : "Euh, nous sommes tous défoncés, l'un d'entre nous s'est couché sur les rails et il est mort" .

On raconte qu'il y a eu une cordée organisée entre le sous-sol et ta chambre.
Nous étions tellement défoncés à la ketamine que je ne me souviens plus à part un des Chemical Brothers qui faisait partie de la cordée. Nous avons cherché toutes les ceintures de robes de chambre de la maison, nous nous sommes attachés les uns aux autres et sommes partis pour escalader l'Everest. Il nous fallut des heures pour en trouver le point culminant : le haut de mon armoire, sur laquelle nous avons grimpée pour planter un drapeau (rires). Nous y croyions dur comme fer. Toutes les histoires qu'on a colportées sur ma maison sont vraies.

On dit que, pour cette génération, tu as été un gourou, grâce à ton immense discothèque.
Le vrai gourou, c'était ma copine, qui donnait des massages à tout le monde, qui accueillait les étrangers les bras ouverts. Moi, je me contentais de l'éducation musicale. Les platines étaient ouvertes à tous, chacun pouvait aller piocher dans mes disques, à condition de ne pas toucher à mon ordre alphabétique J'avais mis un panneau au dessus des platines : "No boring house-music tonight". Dès que l'ambiance retombait, on changeait de DJ : ça nous condamnait au surpassement. D'Elvis Presley à la techno hardcore en passant par les Carpenters, tous mes disques s'enchaînaient, tout était autorisé du moment qu'on s'amusait, l'esprit de base de la Big Beat Boutique.

Quelqu'un avait-il rempli pour toi ce rôle d'éducateur ?
Je dois tout à John Peel, dont j'écoutais les émissions tous les soirs à la radio quand j'étais gosse. Il n'y avait pas de club, juste des soirées ados au club de hockey sur gazon de mon bled. C'est grâce à lui que j'aime le dub, le reggae, le blues, qu'il enchaînait avec des disques punks ou de musique industrielle. La révélation, ensuite, ça a été Grandmaster Flash, cet art du collage. C'est là que je suis devenu DJ, car j'étais celui qui possédait le plus de disques. Mais très vite, ils ont été souillés par le vomi, la bière. J'ai donc décidé de les passer moi-même, au départ pour les protéger. Et je me suis rendu compte que je pouvais faire danser les gens, que j'adorais être derrière les platines. C'était, en plus, une bonne justification pour mon obsession : acheter des disques. Regarde, (Il sort des disques au hasard de sa collection : chaque titre est annoté, flanqué de son bpm et d'indications pour d'éventuels samples) c'est une véritable maladie, pire que chez Nick Hornby. Mais je reste sélectif : il n'y a pas un disque de heavy-metal, presque pas de rock, pas de country contemporaine, pas de ganster rap, pas de r'n'b. J'ai toujours eu un problème avec les guitares électriques jouées par des types à cheveux longs.

Que cherchais-tu dans ces disques que tu achetais frénétiquement ?
Très tôt, les disques ont été ma famille : à la fois ma maîtresse, mon père, mes frères. Mes parents m'ont dit récemment qu'à 3 ans, la musique était déjà ma seule passion. Plus tard, j'ai acheté mon premier magnéto à cassette, qui m'a permis de passer à la vitesse supérieure : au lieu de me contenter d'acheter et d'écouter des disques, je pouvais désormais les déformer, les mettre bout à bout, expérimenter. La musique m'a donné tous les plaisirs possibles à part un orgasme, et encore. Quand je suis triste, déprimé, je monte ici, dans ma discothèque et je ressors systématiquement réjouit. C'était déjà le cas avec les disques de mes parents, les Beatles, les Carpenters. Nous habitions en pleine banlieue pavillonnaire, c'est-à-dire en enfer. Un endroit où tout le monde se casse à 18 ans pour revenir y élever paisiblement ses enfants à 35 ans Si bien que cette tranche d'âge entre les deux n'existait pas. J'étais horriblement frustré dans cet endroit où il ne se passait jamais rien, où tout le monde me montrait du doigt car j'étais, depuis mes 14 ans, le seul punk. Je me faisais tabasser en permanence, je n'étais nulle part à ma place. Mon seul copain était un petit mod, Paul Heaton, qui est ensuite devenu le chanteur des Housemartins. Tous les deux, on faisait la manche en ville sous le nom de Stomping Punk Frogs, on était sans arrêt épinglés par les flics. Plus tard, quand certains copains ont pu conduire, on se donnait rendez-vous sur le parking d'un salon de beauté, on disposait les voitures en cercles, tous phares allumés et on jouait au centre. Sans doute les premières raves de l'histoire (rires). Notre groupe était l'esquisse de ce qui allait devenir les Housemartins.

Pour beaucoup de gens, tu es encore "l'ancien bassiste des Housemartins". Ça lasse ?
C'est épuisant, ça fait pourtant plus de dix ans que tout cela est fini. Si les gens sont surpris aujourd'hui que l'ancien bassiste des Housemartins fasse ce genre de musique, ce n'est rien comparé à la réaction de mes copains d'avant : "Qu'est-ce que tu fous avec les Housemartins ? On sait que tu n'écoutes que du rap et de la soul." Ma seule ambition, avec eux, c'était de ressembler à Paul Simonon, le bassiste de Clash. Je pensais que c'était une façon de rentrer dans le rang, d'être accepté. Jusqu'à l'invention du sampler, je ne voyais pas comment jouer la musique que j'aimais sans faire semblant d'être noir. Après tout, je n'avais pas le droit de jouer du rap, j'étais un petit blanc de la banlieue de Crawley et les seuls groupes du coin s'appelaient Cure ou Damned pas Public Enemy. C'est quand des groupes comme Coldcut d'anciens collègues DJ ont émergé que je me suis dit que je jouais un rôle dans les Housemartins qui ne me ressemblait pas. Car cette musique, c'est ce que je faisais en cachette chez moi depuis des années, sans le moindre intérêt des labels. Pump Up The Volume de Marrs a tué les Housemartins.

T'es-tu immédiatement investi dans cette musique, dès le "Summer Of Love" de 88 ?
Je suis passé à côté, car je vivais encore à Hull, au Nord-Est du pays, avec les Housemartins. Et il ne se passait rien là-bas, le "Summer Of Love" n'y a débarqué qu'en 94. Je ne suis revenu à Brighton qu'à l'hiver 88, après le split du groupe et j'ai retrouvé tous mes copains avec des t-shirts Smiley et des bandanas. J'avais l'impression de débarquer sur Mars, personne ne me voulait comme DJ, car je ne passais pas d'acid-house ou de house à piano italienne. Je ne pouvais décemment pas danser là-dessus. J'ai donc été très anti-house pendant deux ans, ça n'a commencé à m'intéresser que le jour où des influences dub ont filtré. C'est là, avec trois ans de retard, que j'ai trouvé ma clé d'entrée dans la house, grâce à des morceaux de reggae passés par le DJ d'Underworld. Au moins, contrairement à beaucoup de gens, je n'ai pas fait semblant.

Outre le reggae, les drogues t'ont-elles aidé à comprendre la house ?
L'ecstasy a beaucoup aidé à forcer la porte. D'où les titres de mes disques de l'époque : le premier Freakpower devait être baptisé "Just Say Yes" mais la maison de disques a refusé et le premier Fatboy Slim s'appelle "Better Living Through Chemistry" (Vivez mieux grâce à la chimie). Disons que j'ai vécu quelques années assez riches et stimulantes. C'était ce qui rendait la House Of Love si conviviale : tout le monde prenait de l'ecstasy, on passait notre temps à s'embrasser, à se câliner, à se masser. Le simple fait de regarder un sceau d'eau devenait une expérience extraordinaire, tout le monde en hurlait de bonheur (rires). C'était la première fois que j'aimais les gens, que j'appréciais leur compagnie, que je leur parlais autant. C'était une telle métamorphose pour moi que je suis devenu très évangéliste au sujet de l'ecstasy. Ça a permis de presque éradiquer l'hooliganisme, car les jeunes fans avaient dansé toute la nuit de samedi à dimanche, gavés d'ecstasy, avant d'aller au stade. L'alcool fait beaucoup plus de dégâts chaque week-end que l'ecstasy.

Dans ton cas, cette boulimie de drogue a-t-elle fini par devenir dangereuse ?
Oui. Après l'accident sur les voies ferrées, j'ai arrêté de prendre de l'acide. Mais même si je vois les dangers évidents de la drogue, elle m'a permis de devenir sociable, alors que j'étais arrogant et désagréable.

Es-tu désormais moins maniaque, plus relâché au travail également ?
Malheureusement, non. Quand je suis tout seul à la maison, je peux passer 36 heures dans mon studio sans même m'en rendre compte, oublier de manger pendant deux jours. Les gens ont l'impression que je suis dilettante, mais mes disques demandent un travail de dingue. Je peux passer une nuit entière sur un son. Ma copine me dit qu'elle sait quand j'ai trouvé la solution à une chanson car de la cuisine, elle m'entend taper du pied (rires). Cette pièce, c'est mon univers : mes petites mascottes, mes flyers, mes photos et mes disques. Cette pièce a totalement détruit mon mariage. Je passais plus de nuits ici que dans le lit conjugal. Mais ça, c'était l'ancien moi, qui crevait d'ambition, qui acceptait toutes les propositions de remix avec avidité. Le nouveau moi, il n'a rien contre passer une nuit au lit avec sa copine.



Retour

© Tecknorganik 2007